Depuis début 2020, le Labex EFL a débuté un nouveau cycle avec sa récente reconduction jusqu’à fin 2024.

L’occasion de faire un bilan des années écoulées, et d’établir une nouvelle feuille de route, avec une interview croisée de Pollet Samvelian, directrice du Labex de 2018 à 2019, et Barbara Hemforth, qui lui succède à la tête du Laboratoire d’Excellence.

Pollet Samvelian et Barbara Hemforth
  • Le Labex EFL entame un nouveau cycle grâce à sa récente reconduction, de 2020 à 2024. Pouvez-vous rappeler les origines du projet, et son objectif principal ?

Pollet Samvelian : Le Labex EFL s’est donné plusieurs objectifs à sa création : promouvoir les méthodes empiriques et quantitatives au sien de la communauté des linguistes français, assurer une plus grande visibilité internationale à cette communauté et décloisonner les recherches menées en parallèle dans plusieurs unités de recherche réunies au sien de la structure appelée alors USPC (Université Sorbonne Paris Cité). Il s’agissait de faire émerger des collaborations transversales ayant un effet structurant dans le paysage de la linguistique parisienne. 

Le constat partagé par les porteurs et les rédacteurs du projet était que les mutations profondes intervenues dans le domaine des recherches en linguistiques, en grande partie dues au renouvellement méthodologique liés à l’usage de méthodes quantitatives (expérimentales, grands corpus, etc.) n’avaient pas encore été appréciées à leur juste mesure par la communauté linguistique française. Il semblait en particulier primordial de promouvoir ces méthodes en formant les linguistes confirmés, mais surtout les jeunes chercheurs. Par ailleurs, ce renouvellement méthodologique avait comme conséquence une plus grande interdisciplinarité des sciences du langage, en particulier un lien plus étroit avec le traitement automatique de langues (ou les sciences de l’information de façon plus large) et les recherches menées en psycholinguistique et en en neurolinguistique.

USPC réunissait un nombre important d’UMR spécialisées en sciences du langage ou comportant une composante linguistique, auxquelles s’ajoutaient des UMR spécialisées en traitement automatique des langues ou en informatique et en psycholinguistique. Ces laboratoires avaient chacun une expertise confirmée et mondialement reconnue dans leur domaine. La diversité des langues couvertes par ce consortium, plus d’une centaine de langues, était également un atout majeur. Pour toutes ces raisons, USPC semblait le lieu idéal pour impulser le renouvellement des recherches linguistiques en France. 

Le Labex allait permettre par ailleurs un rapprochement des membres de ces laboratoires, une mise en commun des outils et des méthodes et en particulier l’émergence d’une structure de formation par la recherche. Ce n’est pas un hasard si l’Ecole Linguistique de Paris était un des objectifs phare du Labex EFL.

  • Pouvez-vous dresser un rapide bilan des actions marquantes et des résultats obtenus sur la période précédente ?

Pollet Samvelian : Les actions marquantes du Labex EFL sont nombreuses et il est difficile de faire un tri. Je peux mentionner en désordre :

  • L’attribution de contrats doctoraux et post-doctoraux avec un recrutement national et international qui nous a permis d’attirer des excellents jeunes chercheurs et chercheuses.
  • L’octroi de plus d’une cinquantaine de bourses de mobilité sortante et entrante aux doctorants. Les bourses de mobilité sortante ont permis à nos doctorants de s’insérer dans un réseau international. 
  • La chair de professeur invité, qui nous permis d’accueillir plus de 70 linguistes éminents des universités de plusieurs pays (Allemagne, Etats-Unis, Royaume-Unis, Russie…) pour des cycles de 4 conférences ouverts au public au-delà de la communauté d’EFL.
  • Un financement renforcé de plusieurs actions de valorisation avec un appel annuel aux projets émanant des membres d’EFL. La dimension sociétale ainsi que la conservation et la promotion du patrimoine linguistique ont constitué des critères importants dans la sélection de ces projets, dont beaucoup portent sur des langues en danger. 

Enfin, je dois également insister sur les productions scientifiques des membres du Labex EFL : avec 263 articles de revue, 37 ouvrages, 217 chapitres d’ouvrage, 239 communications publiées, 294 communications aux conférences internationales, le Labex EFL peut être fier de son bilan scientifique. 

  • La dimension internationale est centrale dans le Labex EFL. Pourquoi ? 

Pollet Samvelian : La dimension internationale est centrale dans toute recherche scientifique, qui implique circulation, échanges et reconnaissance. Les meilleurs travaux et résultats de recherche ne seront valorisés que s’ils font l’objet d’une reconnaissance par les pairs au niveaux international ou, autrement dit, que s’ils ont un impact. L’importance de cette dimension internationale est bien acquise en sciences dites « dures » et en recherches médiales par exemple. L’importance accordée à la dimension internationale s’accroît aussi en sciences humaines et sociales. Les recherches en linguistique ont une longue et solide tradition en France. Il serait regrettable que les résultats de ces recherches ne soient pas diffusés au niveau international. 

Par ailleurs, l’internationalisation de nos recherches permet également d’assurer de meilleures perspectives de carrière à nos futurs docteurs. En effet, les métiers de recherche ont acquis une dimension internationale telle qu’il est de nos jours difficilement concevable d’envisager une carrière académique sans une mobilité internationale. 

  • De manière plus globale, quels sont les enjeux actuels liés à la recherche fondamentale en linguistique ? 

Barbara Hemforth : Il y a deux types d’enjeux à prendre en compte ici : Premièrement, le positionnement de la linguistique fondamentale dans la recherche académique en contacte avec d’autres discipline (comme par exemple la psychologie cognitive ou les sciences de l’information, spécifiquement le traitement du langage), et, deuxièmement, le positionnement de la linguistique par rapport aux défis sociétaux.  EFL répond au premier enjeu par une forte interdisciplinarité. Les collaborations entre linguistes de tous domaines et une de nos forces et est en train d’augmenter dans le nouveau projet qui a commencé en janvier 2020. Ce nouveau projet propose des opérations qui vont appliquer des méthodes expérimentales de la psychologie cognitive et/ou neurolinguistique dans les recherches sur plusieurs langues sous-étudiées. Ces nouvelles opérations montrent que nous nous attaquons à de nouveaux défis en dehors de notre zone de confort.

  • 2020 marque le début d’une nouvelle ère pour le Labex. Qu’allez-vous chercher à développer/poursuivre dans le futur proche ? 

Barbara Hemforth : Si le projet de l’EFL a réussi à rassembler une communauté scientifique dans le domaine de la linguistique et des disciplines connexes, nous ne nous reposerons pas sur nos lauriers. Avec la fin de l’USPC, l’environnement politique est devenu plus difficile et nous devrons travailler encore plus dur pour maintenir et faire progresser cette communauté scientifique que nous avons créée. Au delà de nos nouveau projets de recherche collaboratifs, nous allons étendre notre travail sur deux grands fronts : la formation à la recherche et le rôle de la linguistique dans la société. Avec des bourses pour les étudiants de master en deuxième année, nous étendrons notre offre aux étudiants avant leur doctorat en les intégrant dans la recherche de haut niveau. Nous avons également doublé le budget des projets qui s’attaquent aux défis sociétaux et qui contribueront à définir le rôle de la linguistique dans nos sociétés modernes. Ces projets seront mieux définis et intégrés autour de quatre grands défis :  Maladie, handicap et vieillissement, Acquisition et transmission des langues, Langue en danger et langues minoritaires, Communication et accès à l’information.